Des points, des traits, des taches, des gribouillages… et pas seulement ! La patte et les ouvrages d’Hervé Tullet ne sont plus inconnus du milieu de la littérature jeunesse, bien au contraire ! Une conception de l’art spontanée, impulsive et libre qu’il encourage, avec sa fougue créative et contagieuse, dans son projet collaboratif d’« Expo idéale » depuis 2018.
À l’occasion de son workshop exceptionnel au Grand Palais et de la sortie de son nouveau livre J’aime bien en octobre 2025 (coédition Grand Palais Rmn / Bayard), l’illustrateur et auteur jeunesse à succès est revenu pour nous sur sa carrière, ses grands projets, son rapport à la création et nous rappelle l’importance de l’art dès l’enfance.
Après le MoMA et le Guggenheim, vous posez vos valises au Grand Palais, le temps d’un workshop. Qu’est-ce que cet espace représente pour vous ?
Le Grand Palais, il représente ce qu’il représente pour tout le monde ! C’est un espace mythique, magique, magnifique. Je n’aurais pas été au Grand Palais comme ça ! Ce qui m’intéresse, c’est de découvrir. Ça fait vraiment partie du jeu de ne pas prévoir. Donc, Léo (Tullet, le fils d’Hervé) a tout organisé, mais moi, je vais arriver un peu comme ça à l’improviste. Et ça, ça me plaît beaucoup. Je me dis « OK, comment je réagis maintenant ? ». C’est de la spontanéité.
Dans votre travail, vous laissez une grande part de liberté aux enfants. Est-ce que, pour vous, l’enfant est un bon artiste ?
L’enfant a un génie et une intuition folles. Notre univers est formaté, grignoté par le désir d’apprentissage et d’organisation des humains.. L’enfant, lui, nous apporte énormément de fantaisie dans sa découverte du monde. Les artistes l’ont bien compris, ils puisent dans l’enfance. Et aujourd’hui, il faut prendre conscience et donner de l’espace aux enfants. L’enfant est notre seule chance de rester humain.
L’artiste Jean Tinguely, qui vous inspire tant, disait que les enfants sont le meilleur des publics. Êtes-vous d’accord avec cette idée ?
Oui ! Alors, moi, je rajouterais quelque chose : il ne faut pas venir avec ses gros sabots pour leur apprendre quelque chose, parce que là, ils nous repèrent immédiatement. Donc il faut venir avec le désir de les rencontrer pour qu’on vive quelque chose ensemble.
Et là, je reviens à cette histoire d’intuition, d’expérimentation, et cette idée de vivre l’instant ensemble. Donc je viens avec des propositions, des envies, des désirs, des pistes. C’est dans ce sens-là où je ne donne pas de liberté aux enfants, je donne une liberté dirigée. Je pense qu’il faut arriver humblement pour jouer avec les enfants.
Est-ce que vous pensez que la créativité des enfants est assez travaillée à l’école ?
Non, je pense qu’il y a un problème, car en réalité on peut apprendre en jouant ! C’est, je dirais, le premier problème. On en parle beaucoup, mais que ce n’est pas tellement exploité, ça pourrait l’être plus.
Par ailleurs, depuis 4 ou 5 ans, je vis beaucoup dans les montagnes du Frioul où j’ai découvert quelque chose d’autre. C’est le rapport à la nature qui manque terriblement. Faire des ateliers avec des cailloux, de l’herbe ou des feuilles… Ce rapport à la nature, comprendre le vivant, c’est quelque chose de relativement récent pour moi. Mais ça me paraît essentiel.
Vous citez Jean Tinguely avec votre Machin à dessiner, un outil ludique et créatif que vous avez dévoilé en juin (éditions Grand Palais Rmn). Y a-t-il d’autres artistes ou médiums qui vous inspirent dans votre travail ?
Beaucoup d’artistes ! Je citerais en premier Miles Davis. Parce que chez Miles Davis, il y a à la fois la continuité et la découverte permanente et perpétuelle, à travers beaucoup d’improvisations et de confiance dans les musiciens. Et ça, j’aime beaucoup, je trouve ça magnifique.
Après, je puise beaucoup dans l’art contemporain. J’aime beaucoup le land art, l’art qui met le spectateur en mouvement, qui met le corps en mouvement. J’aime aussi la danse. C’est un art vivant et éphémère, comme une lecture peut l’être.
Je pense mes livres comme des installations. Je me sens comme un artiste contemporain qui utilise le livre dans l’espace. On n’est pas seulement dans la contemplation, mais plutôt dans l’expérience : le livre est un objet à vivre, dans sa lecture, dans son théâtre, dans la manière de le jouer.
Vous étiez au départ illustrateur pour la presse : que gardez-vous de cette période ?
J’ai d’abord été directeur artistique, j’ai appris à communiquer avec des images. En étant illustrateur, j’ai appris à répondre à des commandes. On me donne un sujet, je propose un visuel.
Et puis après, j’ai dû désapprendre tout ça pour trouver un moteur à l’intérieur de moi, qui ne soit pas celui des autres : mon propre moteur et ma propre réflexion. Ça s’est fait avec la littérature jeunesse, où j’ai trouvé le sens que peut avoir la création en rencontrant les bibliothécaires, les enseignants, des écoles défavorisées… Apporter quelque chose à faire, à dire, à jouer, et moi-même expérimenter : toujours en improvisation !
Vous commencez à publier des livres jeunesse dès 1994 (Comment papa a rencontré maman, éditions Seuil jeunesse), mais depuis Un livre (éditions Bayard, 2010) vous semblez quitter le récit pour aller vers le spontané, l’interactif. Comment expliquez-vous cette transition, ce changement de direction ?
On ne peut pas dire pourquoi, les choses ne s’expliquent pas ! La première page de mon premier livre, c’était un rond noir découpé. Ce rond noir découpé renvoyait à quelqu’un qui avait des lunettes noires, on tournait la page, on comprenait qu’il avait un cocard…
J’ai déroulé ce rond pour arriver à des « blops » qui amenaient à une espèce de forme répétitive. En personnalisant cette forme, j’avais envie que les « blops » bougent dans la page. J’ai noté dans un carnet : « une petite gommette qui bouge – appuie en haut, elle va en haut ». J’ai pris cette note de mon carnet, puis j’ai dessiné un point, un deuxième, un troisième… et j’ai écrit ce livre, Un livre !
De là, j’ai mis beaucoup de temps à comprendre ce que je venais réellement de faire dans ce qu’on appelle l’« interactivité ». Mais je n’aime pas le mot, qui est trop standardisé, je cherche plutôt une façon d’agir avec le livre, puis de sortir du livre, comme je l’avais déjà expérimenté auparavant. Ce qui est toujours beau, c’est que les idées surgissent de manière inattendue, mais elles sont le résultat d’une expérience.
J’aime bien était inattendu parce que c’est Isabelle (Bézard, éditrice) qui m’a sorti une feuille où j’avais écrit « J’aime bien » avec cinq idées. Et en revoyant ce mot, je me suis dit que c’était le moment. J’avais tellement de trucs qui me sont venus tellement vite, que ce livre est devenu une évidence. Ce qui me semble primordial, c’est que chaque livre soit une surprise pour ceux qui me connaissent et faire en sorte qu’ils ne me sentent pas ronronner. Je veux qu’ils sentent qu’avec ce vocabulaire, je peux encore leur apporter quelque chose qui va les surprendre et qui va leur permettre de s’amuser eux aussi.

Aujourd’hui, votre projet collaboratif d’« Expo idéale » est impressionnant par son ampleur et s’est étendu à l’international. Comment vous est venue l’idée ?
Tout a commencé par une grande expo à New York, dans un lieu très beau, qui s’appelle The Invisible Dog. J’avais une espèce d’intuition de faire flotter des papiers dans un espace. J’ai travaillé pendant un an autour du papier. Je suis arrivé, on a installé tout ça, et j’ai fait une expo. À la fin, je me suis posé une question étrange : qu’est-ce qu’auraient pu faire les gens de moins, sans moi ? Et dans un carnet, j’ai noté des éléments tellement simples que je pouvais les expliquer.
Quelques temps après, j’ai fait une interview pour le New York Times, avec une caméra placée au-dessus qui filmait mes mains, et j’ai beaucoup aimé l’exercice vidéo. Et exactement dans ce même temps, Bayard a déposé un dossier de création pour un concours au Canada. Le dossier a été accepté, j’ai donc travaillé avec la maison de production, avec tout ça en tête. Et pendant des mois, je dirais de février à juin, on s’est parlé régulièrement et est arrivée à un moment l’idée de l’Expo idéale.
Ils ont loué une galerie, le Livart à Montréal. Je faisais une pièce, elle était filmée, je l’expliquais. Et pendant ce temps-là, il y avait deux ou trois assistants qui fabriquaient les pièces. Ce qui fait qu’en même temps, on fabriquait l’exposition ! On a fait une vingtaine de capsules et voilà !
Un an après, à la suite du lancement à Montréal, il y avait le Covid. Et là, il est arrivé ce qui n’était pas prévu au départ, c’est-à-dire que « l’Expo idéale » est rentrée directement chez les gens. C’était extrêmement émouvant de voir des petits temples d’art faits par des gens dans des maisons, dans cette ambiance confinée. Il est possible que parmi ces gens, il y avait des enseignants ou des bibliothécaires. Et donc, quand le projet est sorti, il a pris rapidement dans les écoles, les médiathèques, les centres d’art, etc.
Le projet grossit jusqu’à arriver à Montauban, l’année dernière, où ils ont fait une exposition idéale avec 17 institutions de la ville pendant près d’un an. Et on reçoit, je dirais, quasiment tous les jours des « Expos idéales ». Je tiens à préciser : gratuites !
Avez-vous un mot à dire aux lecteur·rices de DADA, et aux futur·es l’illustrateur·rices ?
Pour les lecteur·rices de DADA : amusez-vous bien, c’est ce que je peux dire. Amusez-vous bien avec mes livres si vous avez envie.
Et aux jeunes, je pense que le mot clé serait « comprendre ». Aimer, découvrir, chercher, c’est bien, mais je pense que le mot le plus intéressant, c’est comprendre. On n’est pas obligé d’aimer Beethoven, on n’est pas obligé d’aimer Debussy, mais on peut essayer de comprendre comment on est passé de Beethoven à Debussy. Voilà, je pense que ces processus de compréhension nourrissent l’intérêt vers la culture. Pourquoi on l’aime, mais aussi pourquoi on ne l’aime pas, ça nourrit aussi, ça développe la pensée.
À un jeune étudiant, je lui dis de lire Lettres à un jeune poète (Rainer Maria Rilke, 1929), une fois qu’on a lu ça, on a tout compris. Avec mon livre L’Enfant (éditions Robert Laffont, 2025), j’ai voulu faire mes lettres à un jeune poète. Ce livre est vraiment un livre de transmission. J’aime bien les artistes qui prennent en considération le spectateur, qui travaillent avec lui pour lui apporter quelque chose et changer son regard, son mouvement, sa journée, ou sa vie. Ça, c’est une belle conclusion !
