5 minutes pour découvrir Hilma af Klint 

Et si on devait l’abstraction à une femme ? Si des peintres comme Kandinsky ou Malevitch ont indéniablement marqué la peinture moderne, tout ce que l’on savait sur l’abstraction se retrouve bousculé dans les années 1980 lorsqu’une certaine artiste suédoise est redécouverte. Inspirée et guidée par ses expériences paranormales, Hilma af Klint (1862-1944) a développé tout au long de sa carrière une œuvre annexe ésotérique, onirique et fascinante. Retour en 5 minutes sur l’une des grandes initiatrices longtemps oubliée de l’art abstrait, célébrée en ce moment dans une première exposition exceptionnelle au Grand Palais. 

Issue d’une famille aristocratique suédoise, Hilma af Klint naît en 1862 à Stockholm. Alors enfant, la peintre passe ses étés sur l’île d’Adelsö, un havre bucolique où elle observe avec attention et entre en contact avec la nature. Vouée très jeune à l’art, elle se forme au dessin technique et industriel à 17 ans. Elle entre trois ans plus tard à l’Académie royale des Beaux-Arts de Stockholm, un privilège rare pour une femme à l’époque. Af Klint forge ainsi une pratique artistique conventionnelle (portraits, paysages), appréciée et exposée par les institutions artistiques suédoises.

Portée par une motivation surnaturelle, la peintre va en même temps développer un travail singulier et intime, en totale contradiction avec les diktats artistiques et esthétiques contemporains. Réalisée dans le cadre d’entretiens mystiques bien particuliers, cette production confidentielle et visionnaire ne sera in fine admirée qu’après sa mort en 1944.

Esprit, esprit, es-tu là ?

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le milieu bourgeois européen se prend de passion pour le spiritisme. Une pratique, théorisée en France par Allan Kardec, visant à communiquer avec les esprits des morts. Cette doctrine en vogue, avec des protocoles religieux et superstitieux précis, va gagner de plus en plus en popularité et marquer son époque. Af Klint, alors étudiante, va se pencher sur le phénomène, à la suite notamment du décès de sa petite sœur Hermina, en 1880. Un intérêt persistant qui amène l’artiste à co-fonder en 1896 le groupe spirite des Cinq, aux côtés de quatre amies. 

Lors de séances de spiritisme – des moments de réunions centrées autour d’un médium – le quintette entre en contact avec des entités spirituelles supérieures et relate à l’écrit leurs communications. Des témoignages qui sont aujourd’hui précieux dans la compréhension de la démarche artistique d’af Klint. Surnommés Les Maîtres, ces esprits vont en effet guider le groupe et ordonner à la plasticienne la réalisation de projets en leur honneur. 

Madame Hilma, au service des esprits…

Grace à ces appels médiumniques à la création, l’artiste exécute les commandes des Maîtres – d’abord de manière automatique, puis de plus en plus librement. Elle puise ses inspirations plastiques dans le folklore et l’art populaire suédois, les théories contemporaines sur la couleur, la théosophie ou encore la culture scientifique. C’est en 1905 que les Maîtres ordonnent à Hilma af Klint la création d’œuvres pour ce qu’ils nomment le Temple. Exécuté dès 1906 et jusqu’en 1915 – en comptant une période de césure de 4 ans pendant laquelle af Klint s’occupe de sa mère malade – ce cycle peint pharaonique compte en tout 193 œuvres. Un large corpus délimité en plusieurs séries, dans lesquelles l’artiste développe un vocabulaire esthétique d’une grande modernité. Marquées par ses inspirations occultes et spiritistes, les œuvres abstraites d’af Klint foisonnent d’arabesques, dans des compositions colorées presque psychédéliques. 

Hilma_af_Klint_Les_Dix_plus_grands
Hilma af Klint, Les Dix plus grands, n° 3 (Jeunesse), 1907, tempera sur papier marouflé sur toile, 321 × 240 cm, HaK104. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm

Disparue en 1944, cette pionnière de l’abstraction laisse derrière elle pléthore d’œuvres audacieuses d’une beauté fascinante, témoins de ses engagements spirituels, ainsi qu’un bon nombre d’écrits manifestes de ses recherches. Af Klint lègue à la fin de sa vie l’entièreté de son travail à son neveu avec pour ordre de le dévoiler vingt ans après sa mort, souhaitant garder son travail abstrait confidentiel. Exemple également du traitement laxiste envers les femmes au fil de l’histoire de l’art, Hilma af Klint ne sera reconnue que tardivement comme une figure annonciatrice de l’abstraction en avance sur son temps, contrairement à ses contemporains masculins. Pourtant, Hilma af Klint est une vraie avant-gardiste et indéniablement l’une des mères de l’art moderne. 

Lire aussi notre article : L’abécédaire des artistes femmes !

Une œuvre à retenir ?

Hilma af Klint, Retable, n° 1, 1915, huile et feuille d’or sur toile, 237,5 × 179,5 cm, HaK187. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm

Le clou du spectacle ! Cette œuvre, issue de la série du Retable, fait partie des dernières pièces réalisées par af Klint pour son cycle des peintures du Temple. Le retable, dans la culture chrétienne particulièrement, est un support artistique essentiel, qui dépeint souvent des scènes de la Bible. Grâce à sa force spirituelle et pédagogique, il est un objet de vénération pour les fidèles et détient aussi une place centrale dans les lieux religieux, au-dessus de l’autel. Cette huile et feuille d’or sur toile de plus de 2 mètres de haut est une pièce phare de ce chantier mystique et regorge d’éléments d’interprétation.

La peintre rassemble ici deux grandes formes géométriques : un triangle facetté et, au sommet, une forme solaire insérée dans un cercle. Cette combinaison amène une sensation d’ascension, comme si l’artiste traçait les marches pour une élévation. Où serait-ce alors une pyramide ? Cette structure est également très récurrente dans les croyances religieuses ancestrales.

Outre le fait que la toile soit rehaussée à la feuille d’or, on ressent ici tout le caractère divin et spécial de cette série commandée par les Maîtres. Or, les carnets de l’artiste ne révèlent pas pour autant de directives de leur part. On estime en effet qu’en 1915, af Klint se serait éloignée de leur influence. Fascinée par les théories de la couleur de Goethe, il est également possible que l’artiste fasse une référence aux schémas chromatiques de la décomposition de la lumière, comme les pointillistes avant elle. La peintre fait ici discuter science et spiritualité.

Bien qu’éloignée de sa précédente série Les Dix Plus Grands, riche en spirales et motifs organiques aux couleurs vives, cette pièce illustre à merveille la démarche artistique et spirituelle d’Hilma af Klint. Avec le corpus du Retable, elle synthétise une entreprise colossale de 193 œuvres où elle imagine le zénith spirituel idéal pour l’être humain

La consécration au Grand Palais

En collaboration avec le Centre Pompidou, le Grand Palais accueille la première grande exposition dédiée à la plasticienne suédoise en France, jusqu’au 30 août 2026. Sous le commissariat de Pascal Rousseau, cette rétrospective d’envergure, à ne pas rater, dévoile une grande part des œuvres d’af Klint. Le cycle des œuvres du Temple est mis en exergue. Découvrez le parcours et les différentes influences qui ont rythmé la pratique plastique de cette personnalité à la double vie artistique. 

En plus de son riche catalogue d’exposition, les éditions du Grand Palais Rmn déploient à l’occasion de l’exposition des publications dédiées à Hilma af Klint, qui saura contenter petits et grands. « Le Carnet d’Hilma » (coédition GrandPalaisRmn/Hélium) de Véronique Le Normand propose un point de vue candide sur l’enfance supposée de l’artiste. Les illustrations de Lisbeth Renardy y discutent tout au long du récit avec les reproductions d’œuvres d’af Klint. Le roman graphique « Hilma af Klint. Les Cinq Vies » nous plonge dans la vie fascinante de la peintre suédoise. Inspiré par la patte esthétique de l’artiste, l’auteur et illustrateur Philipp Deines co-signe avec Julia Voss un ouvrage d’une grande créativité plastique et narrative, donnant vie aux expériences spirituelles, aux visions et aux forces invisibles qui ont guidé Hilma af Klint.

Écrit par Emile Guyomard - Voir tous ses articles