Art et mode : 4 collaborations inoubliables analysées

Une question demeure toujours : la mode est-elle le dixième art ? Car si Yves Saint-Laurent parlait du stylisme comme d’un métier « qui n’est pas tout à fait un art mais qui a besoin d’un artiste pour exister », le monde de la mode s’est toujours positionné à la marge des arts dits académiques, mais s’est cependant engagé très tôt dans une discussion créative avec ces derniers. De simples références esthétiques et visuelles, mais aussi un dialogue direct entre créateur⸱ices et plasticien⸱nes : on vous propose de revenir sur 4 collaborations artistiques mythiques qui ont marqué le monde de la mode.

Claude Lalanne & Yves Saint-Laurent (automne-hiver 1969)

Sculptrice et créatrice de bijoux géniale, Claude Lalanne formait l’un des duos artistiques les plus iconiques et imaginatifs du XXe et XXIe siècles avec son époux François-Xavier. Une union gravée dans les annales de l’histoire des arts appliqués– avec pour preuve leur cote mirobolante sur le marché de l’art – qui avait attiré l’œil d’un autre couple marquant de la sphère culturelle française. En effet, Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent font partie des commanditaires connus du couple.

Client et ami, Yves Saint-Laurent collabore avec Claude Lalanne pour sa collection automne-hiver 1969. En utilisant la galvanoplastie, une technique d’orfèvrerie servant à la reproduction d’objets, Lalanne moule devant Saint-Laurent le buste de la mannequin star de l’époque Veruschka. Sur le défilé, le résultat est saisissant. Les silhouettes éthérées et légères des robes sont agrémentées de ses pièces ornementales massives. Le corps féminin devient un sujet d’étude en s’exposant tel un bijou.

Louis Vuitton & Richard Prince (printemps-été 2008)

La griffe « LV » ne fait pas la timide devant les artistes, au contraire. L’année 1997 représente un tournant pour le milieu de la mode : John Galliano est nommé à la direction artistique de Dior, Jean-Paul Gaultier et Thierry Mugler entrent en haute couture… Et un certain Marc Jacobs est nommé à la tête de Louis Vuitton. Une mise audacieuse sur le jeune créateur américain qui surprend, mais qui se révèle être plus que bénéfique pour la maison de maroquinerie, alors en manque de fraicheur.

Une collection en particulier fait mouche. Exit l’idéal chic et le fantasme du voyage de la bagagerie Louis Vuitton : Jacobs collabore avec l’artiste américain Richard Prince et nous transporte en brancard direction l’hôpital.Connu pour sa série des « Nurses Paintings », des portraits dérangeants d’infirmières inspirés des bandes dessinées populaires Américaines, Prince déteint la couleur brune du cuir et fait s’écouler une aquarelle saturée sur le monogramme. Tandis que les mannequins/infirmières en blouse transparente de Jacobs épèlent « Louis Vuitton » sur le défilé avec leurs coiffes.

L’identité visuelle de Louis Vuitton est depuis constamment réécrite, questionnée et manipulée. Des pièces, sous l’ère de Marc Jacobs, ont notamment acquis un statut non plus d’accessoires mais d’artéfacts légendaires de mode, comme la version multicolore du monogramme née de la collaboration avec Takashi Murakami en 2003. Ce sera, plus tard, au tour de Yayoi Kusama en 2006, et Jeff Koons en 2017 de réinventer la maroquinerie Louis Vuitton… Bref, la carte blanche créative réussit à la griffe française !

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Ben & Jean-Charles de Castelbajac (printemps-été 1985)

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Oui, oui… vous avez bien lu ! Cette robe oversize au slogan grivois, on la doit à la collaboration artistique entre l’artiste Ben, disparu en 2024, et le créateur Jean-Charles de Castelbajac.

De Castelbajac, c’est une figure incontournable de la mode française, majoritairement inspiré notamment par le mouvement Support-Surface, l’un des courants fondateurs de l’art contemporain français qui questionnait les principes traditionnels de l’art, en s’intéressant à la matérialité de l’œuvre. En résultent des looks excentriques et fun qui questionnent le vêtement comme un support à détourner et manipuler. On pense notamment à son adorable et inoubliable manteau fait en ours en peluche, porté par Estelle Lefébure en couverture du magazine Elle, et à ce qu’il appelle ses « robes tableaux », issues de sa collection printemps-été 1985. Le jeu, si l’on peut dire, est simple. À partir d’une chasuble (dite « tunique de Saint Louis »), de Castelbajac invitait des artistes contemporains à intervenir pour créer des œuvres d’art « portables ».

Benjamin Vautier, surnommé Ben, était connu pour ses œuvres en inscriptions manuscrites. Une plume à l’air enfantin avec des messages philosophiques ou au contraire dérisoires, comme le prouve celui dessiné à l’acrylique sur la robe. Une collaboration mémorable, rieuse et espiègle, qui s’inscrit dans une démarche de décloisonnement entre l’art et la mode, chère au créateur.  

Salvador Dalí & Elsa Schiaparelli (1938)

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Pertinemment nommée la « Skeleton Dress », cette pièce signée par la créatrice italienne Elsa Schiaparelli est issue de sa collection « Le Cirque » de 1938. Une robe de soirée moulante noire, recouvrant la totalité du corps jusqu’au ras du cou (et même les doigts), avec en bonus des détails matelassés dits en trapunto, épousant l’anatomie squelettique d’une grande finesse… Entre haute couture et costume d’Halloween, notre curiosité est tout de suite attisée : on vous explique !

Le travail de Schiaparelli était empreint de la création artistique contemporaine des surréalistes. En mélangeant la dextérité technique de la haute couture à l’esthétique subversive des surréalistes, Schiaparelli incarnait à la fois une rivale singulière pour Coco Chanel mais aussi une collaboratrice proche du groupe resserré du Surréalisme.

Pour cette robe, la couturière s’associe à l’un des artistes les plus influents (et controversés) de l’histoire de l’art. C’est Salvador Dalí lui-même qui lui propose la première esquisse de la « Skeleton Dress ». Sur le croquis est annoté l’indication « Chère Elsa, j’aime beaucoup l’idée des os à l’extérieur ». Dans un Paris à la veille de la seconde guerre mondiale, en pleine émulation intellectuelle et créative, Schiaparelli ne s’arrête pas à Dalí et collabore aussi avec Man Ray, Giacometti, Jean Cocteau…

 

Écrit par Emile Guyomard - Voir tous ses articles